"C'est le moment d'aider mes parents"   (Récits supplémentaires)  Imprimer
Résumé
La façon dont la fille de Mr et Mme Gianni aide ses parents de façon soutenue (tout en habitant à l'étranger…et en ayant un frère) peut être comparée à l'aide donnée par la fille des Cardinael (pp.67-74, chapitre 2) : directement en prise avec les soins à donnés, elle soutient aussi sa mère dans le choix des professionnel·le·s et l'administration.
Description
  • Types d'acteurs : Proche
  • Type d'acte : Aide à la vie journalière
  • Thème(s) : Rythme de vie des proches
  • Concept(s) : Agentivité, Disposition genrée, Quatre temps du "care"
  • Lieu d'observation: Domicile
  • Région d'observation: Bruxelles
  • Pseudo: Mr et Mme Gianni
  • Date d'observation: septembre 2011-septembre 2012
  • Numéro de page du livre : 67-74
  • Auteur du récit : Natalie Rigaux
Contexte
Mme Gianni a 75 ans lors de notre première rencontre, son mari 85. Elle marche difficilement. Ils ont immigré en Belgique en 1956. « On est venu comme domestiques » (me dira Mme), puis ont exercé différents métiers. Mr souffre d'une maladie de Parkinson en plus de l'Alzheimer, ainsi que d'un diabète qui contraint son régime alimentaire., ses problèmes commençant en 2001 (l'enquête démarrant en 2011). Depuis 2009 où Mme a subi deux importantes opérations du dos, des gardes viennent 12h/24. Des infirmières passent pour le lever et le coucher, un kiné vient trois fois par semaine et une aide-ménagère deux fois. L'intensité de ces aides – donc leur coût- n'est accessible que grâce au fait que Mr ayant achevé sa carrière dans le service de sécurité de l'Union européenne, il a accès à une assurance beaucoup plus généreuse que l'INAMI en matière de remboursement. Mr et Mme Gianni ont deux enfants : une fille qui habite en Hollande mais vient un jour par semaine et régulièrement le WE (alors avec son compagnon), un fils qui passe de temps à autre.
Contexte Méthodologique
Mes sources sont un entretien avec Mme Gianni et sa fille, deux observations lors d'une toilette par deux infirmières différentes, ensuite trois passages au moment d'une séance de kiné, le tout étalé sur une année, de septembre 2011 à septembre 2012 (Monsieur Gianni décèdera début janvier 2013). Après le soin justifiant ma présence, je suis chaque fois restée pour le repas qui suivait de Mr Gianni (petit déjeuner après la toilette, dîner après la kiné, ce qui m'a donné l'occasion de rencontrer les gardes (Catou et Aimée). J'ai par ailleurs eu un entretien avec l'infirmière de référence et avec le kiné. J'ai participé à une réunion de l'équipe infirmière intervenant chez les Gianni.
Vignette

On ne s'étonnera pas de retrouver essentiellement la fille des Gianni activement engagée dans le soin à ses parents quand bien même son frère vit à Bruxelles alors qu'elle réside aux Pays-Bas. Sa contribution porte sur le taking care about (contribuant à identifier les besoins de son père, indirectement de sa mère en tant que care giver) et le taking care of, consistant à mettre en place les réponses jugées adéquates aux besoins identifiés. C'est en effet la fille[1] de Mme Gianni qui a estimé quand l'aide de professionnel·le·s était requise. C'est elle qui gère les rapports avec les organisations de soin, en tout cas lorsque celles-ci s'avèrent problématiques et qui fait les recherches pour en trouver une nouvelle, une fois le changement décidé. C'est elle qui s'occupe de faire tous les payements liés aux soins (peut-être même, de l'ensemble de l'administration de ses parents ?). Elle s'acquitte de ses tâches en venant passer un jour par semaine chez ses parents, ainsi que plusieurs week-ends par an. Cette présence lui permet par ailleurs de soutenir sa mère et d'être en contact avec son père. A trois reprises, elle a passé trois semaines avec son père pour permettre à sa mère d'aller se reposer en Italie. Elle a à ce moment repris les tâches assurées par sa mère, faisant l'expérience du care giving, dont elle me dira :

« Quand j'ai été ici pendant 18 jours, j'ai vu comme c'était crevant. Quand je suis rentrée chez moi, j'ai dormi toute la journée. Même s'il y a des gardes, on est tout le temps là, comme enfermée. Quand j'étais chez eux, je faisais comme ma mère. Quand il faut faire une course, c'est au galop, avec une montre en main. S'il lui arrivait quelque chose et qu'il était seul avec une garde alors que ma mère me l'a confié ? »

Contrairement au fils de Mr Paquot (chapitre 4) qui se cantonne aux tâches du taking care about/ of mais comme la fille des Cardinael (chapitre 2), Nicole sait ce que c'est que d'être sur le terrain, en prise directe avec le soin : sans doute cela contribue-t-il à l'ajustement des décisions prises aux besoins de ses parents.

Qu'est-ce qui donne à Nicole cette disponibilité à l'égard de ses parents ? Elle me l'explique, alors que je lui demande ce qu'elle fait au moment où elle me raccompagne :

Je suis au chômage. Après 20 ans de bons et loyaux services dans une entreprise, au service de traduction, ils ont fermé le service. Avec la situation de mes parents, je ne cherche pas vraiment. Ou alors, ce devrait être un 4/5. J'ai absolument besoin de cette journée où je suis là, sans « obliger » mon compagnon à y être, où je peux régler une série de choses. Je peux aussi parler avec ma mère autrement que quand mon compagnon est là. Quand on vient le week-end (et on doit du coup le faire moins régulièrement), on peut plus faire ce que l'on veut. Lui est un pur hollandais : même après 20 ans de vie commune, la différence Nord/Sud, il faut tout de même en tenir compte ! Il y a d'autres choses dans la vie que le travail, d'autres valeurs. C'est le moment d'aider mes parents. »

Ce choix de mettre en balance son activité professionnelle et ses revenus pour aider un parent dépendant, je ne l'ai rencontré que chez des filles dans mon enquête. Cet engagement se fait en gardant le souci de la manière dont le conjoint peut le supporter (ici, ne pas trop lui demander de week-end chez ses parents ; pour la fille des Cardinael, accepter de partir en vacances à la demande du mari). La façon aussi dont le chômage donne la possibilité d'aider un·e proche se retrouve dans différentes situations de mon enquête.

Tout en prenant ses distances avec la figure de la « mamma italienne (qui) donne tout pour sa famille »), Nicole s'est réapproprié la valeur du care transmise par sa mère.



[1] Mme Gianni me dit « mes enfants », donc peut-être le frère de Nicole est-il lui aussi intervenu à ce moment, à moins qu'il ne s'agisse d'un euphémisme (comme lorsque l'on parle du soin donné par « les familles » là où il s'agit en fait du soin donné essentiellement par les femmes dans les familles).