Un kiné plein d'attentions   (Récits supplémentaires)  Imprimer
Résumé
Les 3 séances de kiné observées chez Mr Gianni mettent en évidence des moments d'attention à ce que Mr Gianni manifeste (douleur, fatigue ou intérêt), qui combinent l'entretien de la mobilité et un temps de communication, bénéfiques non seulement directement à Mr Gianni mais à l'équipe qui en prend soin. Elles offrent un contraste saisissant avec les séances de kiné observées chez Mme Paquot (pp.85-98) ou chez Mme Alvaro (p.146) !
Description
  • Types d'acteurs : Kinésithérapeute
  • Type d'acte : Participation des personnes malades
  • Thème(s) : Communication, Indépendance, Marché non régulé des gardes
  • Concept(s) : Agentivité, Ressource du collectif soignant
  • Lieu d'observation: Domicile
  • Région d'observation: Bruxelles
  • Pseudo: Mr et Mme Gianni
  • Date d'observation: septembre 2011-septembre 2012
  • Numéro de page du livre : undefined
  • Auteur du récit : Natalie Rigaux
Contexte
Mme Gianni a 75 ans lors de notre première rencontre, son mari 85. Elle marche difficilement. Ils ont immigré en Belgique en 1956. « On est venu comme domestiques » (me dira Mme), puis ont exercé différents métiers. Mr souffre d'une maladie de Parkinson en plus de l'Alzheimer, ainsi que d'un diabète qui contraint son régime alimentaire., ses problèmes commençant en 2001 (l'enquête démarrant en 2011). Depuis 2009 où Mme a subi deux importantes opérations du dos, des gardes viennent 12h/24. Des infirmières passent pour le lever et le coucher, un kiné vient trois fois par semaine et une aide-ménagère deux fois. L'intensité de ces aides – donc leur coût- n'est accessible que grâce au fait que Mr ayant achevé sa carrière dans le service de sécurité de l'Union européenne, il a accès à une assurance beaucoup plus généreuse que l'INAMI en matière de remboursement. Mr et Mme Gianni ont deux enfants : une fille qui habite en Hollande mais vient un jour par semaine et régulièrement le WE (alors avec son compagnon), un fils qui passe de temps à autre.
Contexte Méthodologique
Mes sources sont un entretien avec Mme Gianni et sa fille, deux observations lors d'une toilette par deux infirmières différentes, ensuite trois passages au moment d'une séance de kiné, le tout étalé sur une année, de septembre 2011 à septembre 2012 (Monsieur Gianni décèdera début janvier 2013). Après le soin justifiant ma présence, je suis chaque fois restée pour le repas qui suivait de Mr Gianni (petit déjeuner après la toilette, dîner après la kiné, ce qui m'a donné l'occasion de rencontrer les gardes (Catou et Aimée). J'ai par ailleurs eu un entretien avec l'infirmière de référence et avec le kiné. J'ai participé à une réunion de l'équipe infirmière intervenant chez les Gianni.
Vignette

J'assisterai à trois séances de kiné, les deux premières, en octobre 2011 et avril 2012 assez comparables du point de vue de l'état de la mobilité de Mr Gianni, la troisième en septembre 2012 où ses possibilités de se mouvoir se sont dégradées. Voyons comment les choses se passent pour Mr Gianni dans le premier temps :

Lorsque le kiné arrive, Aimée (la garde présence ce jour-là) est en train de marcher avec Mr Gianni. Il intervient : « il ne faut pas le tirer mais le laisser marcher à son rythme. C'est mauvais pour son équilibre. » Il fait passer délicatement les mains de Mr Gianni des mains d'Aimée dans les siennes : Mr Gianni n'avance pas plus lentement et tout semble plus souple, moins contraint que précédemment. Le kiné me dit, très vite après son arrivée : « c'est un travail d'équipe. Je travaille avec lui mais ce qui compte surtout, c'est que les gardes le fassent marcher. Avant, elles changeaient tout le temps, elles n'étaient pas habituées, il marchait beaucoup moins bien. Maintenant, elles ont un bon contact avec lui, ça va beaucoup mieux » Lui-même a une façon très chaleureuse, attentive de travailler avec Mr Gianni. Parfois, il lui caresse doucement le bras : « ça va, Mr Gianni ? », sans infantilisation dans le ton, avec une intonation déférente. Il renchérit de temps à autre au marmonnement de Mr Gianni. Après avoir marché ensemble de la salle à manger au salon où se trouve un fauteuil relax assez sophistiqué, le kiné travaille avec Mr Gianni le fait de se retourner et de faire les quelques pas en arrière permettant de s'asseoir. Une fois que Mr Gianni est allongé au fauteuil, le kiné mobilise les jambes et masse les mollets : « Faites l'expérience – m'explique-t-il – quand on vous masse comme cela, vous ne marchez plus après de la même manière, vous avez d'autres sensations au niveau des articulations ». (…) Il mobilise aussi les bras de Mr Gianni : « C'est nouveau, je sens la raideur qui s'installe, alors, je commence à mobiliser les bras aussi ». Mme Gianni intervient : « quand il est assis à côté des gardes, il prend parfois leur bras et fait comme vous avec lui ! ». On rit. Il travaille aussi la respiration (en poussant sur le ventre et les côtes au moment de l'expiration) : « là aussi, il faut éviter que les muscles de la cage thoracique se raidissent. Je dois faire très attention à ne pas lui faire mal. L'autre jour, il a pris mon bras quand j'appuyais. J'ai arrêté tout de suite. C'est une difficulté de ne pas pouvoir l'entendre parler. »(…) Le kiné s'adresse régulièrement à Mr Gianni, il lui dit par exemple : « Vous avez l'air étonné Mr Gianni. C'est parce que je suis en avance alors que je suis souvent en retard ? » ou : « vous sentez que vous êtes le centre de l'attention. Cela vous plait ? » (ce qui est une façon subtile de l'associer à nos conversations). Pendant qu'ils marchent, je vois le kiné lâcher une main de Mr Gianni…qui va très vite la lui reprendre. Je demande : « Il a peur de tomber ? ». Le kiné : « non, il est très tactile, Mr Gianni. »

Frappe d'emblée la manière dont le kiné conçoit son travail comme s'inscrivant dans une équipe, celle qu'il forme avec les gardes. C'est d'autant plus remarquable qu'ils ne font pas partie de la même organisation : le kiné est indépendant, les gardes font partie d'une société de gardes. Qu'elles soient là au moment du passage du kiné facilite bien sûr la communication ainsi que la présence continue de Mme Gianni, qui peut veiller à la mise en œuvre des directives du kiné (je l'ai entendue à l'une ou l'autre reprise rappeler ainsi à Aimée de ne pas tirer son mari, de le laisser aller à son rythme.) Mme Gianni fait partie de l'équipe dont le kiné prend soin :il m'expliquera ainsi que c'est dans un premier temps sans prescription qu'il a soigné ses problèmes de dos.

Le kiné m'explique, lors de l'entretien que nous avons dans le Centre médical où il reçoit :

Avant [du temps de l'ancienne équipe de gardes], Mr était très absent. Maintenant, il a parfois du répondant. Par exemple, quand il me prend le bras pendant le soin. Il aime beaucoup le contact, Mr Gianni, il aime toucher. Il y a une certaine communication qui s'installe. »

Lorsque je reviens en septembre 2012, Mr Gianni va moins bien, et sa mobilité s'est dégradée, mais la qualité de l'échange avec le kiné reste la même :

Quand j'arrive avec le kiné, Mr Gianni dort. Il se réveille facilement. Dès que le kiné lui prend la main, il établit un contact visuel avec lui, puis avec moi, avec un demi-sourire sur le visage. (…) Lorsque le kiné le lève du fauteuil relax où a eu lieu la séance de mobilisation, je perçois nettement la dégradation des possibilités de Mr Gianni : le kiné tient dans une de ses mains les deux mains de Mr Gianni, il doit mettre son bras dans le dos de Mr Gianni pour le maintenir droit. Il avance à côté de Mr Gianni en le retenant aussi par son corps. Mr Gianni avance seul ses pieds, se tient debout sur ses jambes mais son équilibre est assuré par le kiné : « c'est dur physiquement, ma collègue, qui est plus petite et plus fluette que moi ne peut pas le faire marcher. » Moi : « et les gardes ? » Aimée intervient : « Ça dépend des jours. Quand il garde les jambes fléchies, ce n'est plus possible. » (…) Le kiné : « quand on peut trouver quelque chose qui l'intéresse – comme aller voir ce qui se passe à la cuisine, ou regarder par la fenêtre – on sent tout de suite qu'il contrôle mieux son équilibre. Ou quand il aperçoit des objets. Le problème, c'est qu'alors il chipote avec ses mains et qu'il ne marche plus et mon but, c'est quand même de le faire marcher. » Ils marchent jusqu'à la cuisine, Mr s'arrête au-dessus du frigo, chipote avec les essuies. Après un nouveau tour – durant lequel le kiné empêche Mr Gianni de s'occuper d'une bouteille d'eau qu'il a repérée – il le ramène vers son fauteuil : « je sens qu'il est plus fatigué, qu'il a plus de mal à pousser sur ses jambes. »

Notons qu'en définitive et en dépit de la dégradation indéniable de ses possibilités, Mr Gianni marchera jusqu'à sa mort, en janvier 13.